
On dit d’elle qu’elle est douce, fantasque, un peu sauvage. Qu’il y a dans son regard, quand elle se tait, quelque chose qui met à nu. Que parfois sa voix se brise, quand elle rit.

Parfois elle rêve qu’elle s’enfouit. Ou que quelqu’un vient la chercher. Parfois elle se dit que malgré tout, elle deviendra peut-être une femme. Une femme qu’on regarde, qu’on trouve belle. Dont les blessures ne se voient pas.

Elle s’était faite tatouer l’univers sur le coin du coeur, histoire de ne jamais oublier le néant qu’elle avait à l’intérieur.


A
N
G
E
L
A
P
E
R
A
Je suis doté d’une sensibilité absurde. Ce qui érafle les autres me déchire.

Pour moi ne comptent que ceux qui sont fous de quelque chose, fous de vivre, fous de parler, fous d’être sauvés, ceux qui veulent tout en même temps, ceux qui ne baillent jamais, qui ne disent pas de banalités, mais qui brûlent, brûlent, brûlent comme un feu d’artifice.

Et parfois je me mets à pleurer sans savoir pourquoi. Et c'est à ce moment-là que je me dis que je suis vraiment triste au fond de moi, parce que je suis incapable de savoir ce qui me détruit.

And he looked at her, like there was something in her worth looking at.


JE NE SUIS PAS COMME TOUTES CES FILLES
QU'ON DÉVISAGE, QU'ON DÉSHABILLE
MOI J'AI DES FORMES ET DES RONDEURS
ÇA SERT A RECHAUFFER LES CŒURS
FILLE D'UN QUARTIER POPULAIRE
J'Y AI APPRIS A ETRE FIERE
BIEN PLUS D'AMOUR QUE DE MISÈRE
BIEN PLUS DE CŒUR QUE DE PIERRE
ET UN JOUR, UNE FEMME DONT LE REGARD VOUS FROLE
VOUS PORTE SUR SES EPAULES COMME ELLE PORTE LE MONDE
ET JUSQU'A BOUT DE FORCE, RECOUVRE DE SON ECORCE
VOS PLAIES LES PLUS PROFONDES, VOS PLAIES LES PLUS PROFONDES
ET JUSQU'AU BOUT D'ELLE-MEME, VOUS PROUVE QU'ELLE VOUS AIME
PAR L'AMOUR QU'ELLE INONDE, PAR L'AMOUR QU'ELLE INONDE

UN PEU COMME UN BATEAU,
J'AVANCE FACE A LA MER,
JE NAVIGUE SUR LES FLOTS
UN PEU COMME UN BATEAU
J'AVANCE ET JE SUIS FIERE
DE CE QUE PORTE MON DOS
UN PEU COMME UN BATEAU
QUI TROUVE SON EQUILIBRE,
ENTRE LES VAGUES ET LE CHAOS
J'AI PAS CHOISI DE NAITRE ICI
ENTRE L'IGNORANCE ET LA VIOLENCE ET L'ENNUI
J'M'EN SORTIRAI, J'ME LE PROMETS
ET S'IL LE FAUT, J'EMPLOIERAI DES MOYENS LEGAUX
ENVOLE-MOI, ENVOLE-MOI, ENVOLE-MOI
LOIN DE CETTE FATALITÉ QUI COLLE A MA PEAU
ENVOLE-MOI, ENVOLE-MOI
REMPLIS MA TETE D'AUTRES HORIZONS, D'AUTRES MOTS
ENVOLE-MOI
J'M'EN SORTIRAI, JE TE LE JURE
A COUP DE LIVRES, JE FRANCHIRAI TOUS CES MURS
On peut lire l'essence d'un être en le regardant, en le regardant bien, en surveillant ses gestes et ses tics, en observant, interprétant chaque détail de sa personne, de son style, de son visage. La démarche est particulièrement révélatrice. Et cette grande femme rousse à la peau rose marche comme si la rue lui appartenait, à grandes enjambées, perchées sur de hauts talons à plateforme. Elle n'a pas l'air gêné de dépasser d'une bonne tête toute la foule, et assume fièrement sa silhouette élancée, ses cheveux de flammes, qu'elle rehausse de tenues colorées, tailleur pantalon ou jupes longues à fleurs. Des tenues colorées, originales, lumineuses, qui malgré leur piètre qualité de prêt-à-porter bon marché lui donne des airs de gravures de mode. Elle court dans les rues, dans le métro, s'excuse avec entrain auprès de ceux qu'elle bouscule, elle sourit à tout-va, plaisante avec les inconnus, s'arrête près de ceux qui font la manche et salut les sans-abris - elle a été à leur place. Parfois même, quand elle a un peu de temps, elle s’arrête à côté de ceux qui mendient en musique, et les accompagne le temps de quelques chansons. Chaque jour que Dieu fait, elle travaille, à la caisse d’une vieille libraire de la rue Guy Lussac, et le soir venu, elle rejoint quelques mètres plus loin un bar, elle passe derrière le comptoir. Elle écoute avec plaisir les histoires que les consommateurs racontent sans se faire prier. Elle les interpelle tous de petits noms affectueux, les habitués comme les nouveaux venus. Elle parle fort et ponctue chaque phrase d’un juron. Mais dans son sac elle trimbale des livres de poésie, Eluard, Coleridge, Reverdy, Hugo, elle s'extasie devant les poèmes, les apprends par cœur à force de les lire et les récite à qui veut bien les entendre. Elle les récite sous la douche quand les autres chantent.
Sous son apparence de princesse émerveillée aux mille couleurs de la vie, se cache un rire rauque et grave. Elle parle fort et vulgairement. Quand elle boit, c'est à la bouteille, assise sur une table les jambes grandes ouvertes. Elle marche bien, oui, mais elle marche comme un homme dès qu'elle quitte ses talons. Elle rejette les épaules en arrière comme pour faire le coq. Elle est belle comme un accident d'bagnole, comme un poids lourd qui a plus les freins. Elle marche comme un homme, elle parle comme un homme, elle frappe comme un homme, et sans le moindre doute, elle baise comme un homme. Une femme forte, fière, heureuse, virile, avec des couilles en béton armé et un sacré paquet de cran pour se faire respecter par les gros durs qui viennent se saouler dans son bar. Elle a l’habitude de la baston. Face à un geste déplacé elle ne reste pas silencieuse : elle attaque. Elle a la langue agile, elle manie les insultes et les menaces avec aisance. Plus ses menaces sont originales et détaillées, plus elle est sérieuse. Je vais t’arracher la queue et te l’enfoncer si profondément dans la gorge qu’elle t’enculera de l’intérieur. Elle aime manier les barres de fer et les marteaux. Elle est sauvage, puissante, « brute de décoffrage ». Elle dit tout haut tout ce qu’elle pense, elle ne supporte pas les silences et les non-dits, les mensonges et les cachoteries, la bienséance hypocrite et les sujets tabous. Elle s’ennuie de cette société où tous se cachent derrière un masque. A force de vouloir ressembler à tout le monde on finit par ne plus ressembler à personne. Assise dans le métro, marchant cachée derrière ses écouteurs, tourbillonnant derrière son comptoir, levant le nez de son livre, elle observe. Elle observe les passants, les vivants, ceux qui se démarquent dans la foule, elle les admire, les rêve, en illumine son quotidien monotone. Elle gribouille leurs portraits maladroits et les pare de descriptions dont elle recouvre des piles entières de carnets.
On peut lire l'essence d'un être en le regardant. Et en regardant bien cette femme tout droit sortie d’un tableau fauviste, on y lit son immense fragilité. Derrière ses tenues multicolores affleurent les larmes, parfois même aux moments les moins opportuns. En pleine rue, dans le métro, en encaissant un client, voilà que ses joues se recouvrent de larmes, et elle a beau sourire, rire, rassurer tout le monde, non, je vous assure, tout va bien, les larmes continuent de couler. Des pensées bien sombres l’assaillent, telles des milliers d’aiguilles qui se fichent dans son cœur écorché. Autant de coups qu’elle s’assaille toute seule. Le reflet qui fait mal est plus violent que des balles, mais regarde, c'est toi qui vise et c'est pas normal. Il ne s'est rien passé de spécial, aucun évènement particulier, aucune raison concrète de pleurer. Juste cette intime conviction, cette pensée horrible, qui la hante, la laboure de ses griffes acérées, la déchire tout entière, cette unique conviction qui peut se résumer par cette simple phrase : quelque chose cloche chez moi. Elle en est convaincue, elle le sait depuis toujours, elle en pleurait la nuit dans son lit quand elle était enfant, quand elle cherchait d’abord des mots moins violents, je suis une extraterrestre, mais qu’elle finissait inlassablement sur le même constat, personne ne me comprend.
Ce n’est pas qu’elle se déteste, et pour rien au monde elle ne voudrait être « comme tout le monde », se fondre dans la masse et se laisser mourir à petits feux. Elle aime ses cheveux flamboyants, elle se trouve joyeuse et enjouée, pleine de rêves, de projets, de passions ; elle se croit plutôt intelligente, plutôt douée dans ses divers loisirs, elle se trouve plutôt drôle et plutôt sincère, plutôt gentille et idéaliste, pleine d’espoir et avec beaucoup d’amour et d’attentions à revendre. Parfois elle se trouve même un peu supérieure aux autres. Mais il y a comme une dichotomie entre sa raison et ses émotions. Quelque chose cloche. Quelque chose ne va pas. Les gens ne m’aiment pas. Elle en est persuadée. Tant que les relations restent en surface, tant qu’elle s’efforce de tout son courage d’avoir l’air sociable, au point de parler trop, trop fort, trop honnêtement, au point de parler sans s’arrêter, tant qu’elle porte un masque, tout va bien. Mais dès que l’angoisse des premiers contacts s’efface, dès qu’elle agit au naturel, dès ce moment elle sent se creuser un fossé entre elle et les autres. Le moindre geste d’indifférence, la moindre absence de réaction, et elle s’imagine milles explications, milles raisons, dont une seule reste, stagne, s’étale, jusqu’à prendre toute la place : je dérange. Alors elle se tait, s’écarte, se renferme, s’isole. Elle n’a pas les mêmes rêves, elle ne vit pas dans le même monde que les autres. Ils parlent de leurs vies, et elle s’ennuie de ces sujets banals et sans folies et tout à la fois envie leur vie si remplie. Mais elle préfère la fiction – lire, regarder, écouter, récits, films, séries et chansons – l’inventer dans son esprit ou l’écrire. Sortie de mes textes je n'ai plus rien à vivre, mes fables c'est ma vie, laissez-moi vous les lire. Elle est seule. Ses amis sont peu nombreux, pas d’amoureux. Il n’y en a jamais eu. Elle est pourtant immensément romantique. Elle s’émeut aux larmes pour les péripéties amoureuses qu’elle s’invente ou qu’elle regarde à la télé. Mais pour elle, personne. Personne ne l’a jamais regardé, personne n’a jamais voulu d’elle, et elle n’est pas sûre d’avoir jamais voulu quelqu’un. En vérité, elle n’a jamais aimé. Jamais assez fort pour appeler ça de l’amour. De l’affection, de l’attirance, un « crush ». Jamais rien de plus. Jamais rien qui lui ait donné envie de prendre un risque, de bousculer son quotidien, de faire l’effort de s’appliquer dans ce monde. Mais personne ne l’a jamais regardé, et elle se demande pourquoi. Les filles de son âge ont déjà eu plusieurs histoires, elle doute qu’elles aient aimer beaucoup plus fort qu’elle, la plupart des histoires de jeunes sont superficielles après tout. Pourquoi elles et pas moi ? Elle qui est idéaliste, rêveuse, qui croit au grand amour et aux fins heureuses, elle se dit qu'elle va mourir seule, vieille fille, sans personne pour la pleurer, qu'elle n'aura rien apporté au monde et que ce sera comme si elle n'avait jamais existé… Alors peu à peu elle se dit qu’elle s’est surestimée. Pour que le monde entier soit à ce point d’accord pour l’ignorer, quelque chose en elle doit aller de travers, elle doit être bizarre, désagréable, malséante, quelque chose chez elle doit sans doute mettre les autres mal à l’aise, mais quoi ? Personne ne lui dit rien, personne ne dit jamais rien et elle ne peut que conjecturer, se torturer l’esprit pour essayer de comprendre ce qui ne va pas, ce qui cloche… Il lui prend l’envie de crier, de hurler, de frapper…
Alors elle mange. Elle mange à s’en goinfrer, à s’en donner la nausée, à s’en rendre malade, jusqu’à jurer qu’elle ne mangera plus jamais, et au repas suivant elle recommence, et elle se déteste plus encore de n’avoir pas eu la force suffisante pour se retenir. A force de s’étouffer avec sa frustration, elle en arrive à détester son reflet dans le miroir. Pour ne pas voir tes rondeurs, tes yeux sont baissés, le miroir pourrait te briser en milliers de morceaux, des bouts de toi éparpillés flingueraient le peu d'estime qui sauve ta peau quand le cœur est trop gros. Plusieurs mois déjà qu’elle n’entre plus dans les pantalons des grands magasins. Mais vous ne faites pas du 44, vous ! Répond une vendeuse bienveillante lorsqu’elle réclame sa taille. Ces mots se fichent dans son coeur comme énième flèche empoisonnée. Et ben si. Les ceintures la serrent, l’étouffent, lui compriment son ventre gonflé, les tissus la collent comme une seconde peau, elle arrache tout avec rage et soulagement le soir en rentrant. Elle a parfois l’impression que tout son corps est un bouton d’acné, et que si elle pressait suffisamment ce ventre qu’elle déteste, alors tout ce qu’il y a en elle de surplus de graisse, de sang et de gaz serait éjecté, répugnant sans doute, douloureux peut-être, mais qu’ensuite enfin elle pourrait respirer correctement, qu’enfin elle se sentirait légère, et non plus dans sa propre peau comme dans un jean trop serré. Pour avoir un semblant de confort elle renonce à l’esthétique, jusqu’au jour où même habillé son reflet lui donne envie de pleurer. Elle fuit les regards et anticipe sur les remarques que l’on pourrait lui faire. Personne ne lui a rien dit, elle les devance. C'est pas de la haine c'est de l'art, c'est l'art de tricher, quand tu dis que ta féminité est juste bonne à baiser.
Toutes ses angoisses sont absurdes. Elle le sait. Elle le sait parfaitement. Passée la crise de larmes, passée l’envie d’arracher sa propre peau avec ses ongles, elle oublie à quel point elle avait mal quelques secondes plus tôt. Non, j’ai exagéré. Pas la peine de se mettre dans cet état. Elle se trouve ridicule d’être tombée dans de tels excès. Après tout sa vie n’est pas si mal. Elle retourne à son quotidien chargé, à ses milliers de projets. Elle commence une nouvelle histoire, une nouvelle série, un nouveau projet au crochet, au tricot ou à la couture. Elle rêve de son avenir, du jour où elle aura assez économisé pour pouvoir travailler à mi-temps et reprendre ses études. Elle observe avec envie tous les étudiants qui sortent de la Sorbonne et passent dans sa rue. Elle rêve. Faire de la littérature, du théâtre, de la musique, de la danse, devenir chanteuse, actrice, éditrice, écrivaine, changer le monde, partir en humanitaire en Asie, créer des sites internet grandioses, tomber amoureuse, avoir une grande et belle famille… Et voilà que de nouveau ses doutes l’assaillent, la prennent à la gorge – ils ne sont jamais vraiment partis, il était là, refoulés, ignorés tant qu’elle pouvait se divertir l’esprit avec mille projets, mais au moindre moment d’inattentions, moindre instant d’introspection, voilà les larmes qui reviennent. Tu ravales tes larmes mais le vase va déborder. Il faudrait que quelqu'un le brise pour te libérer. Que quelqu’un le brise, oui, mais comment ? Quand chaque compliment lui parait une exception. Oui, mais toi, c’est différent, tu me connais. Non, mais toi, tu ne peux pas comprendre, tu es brillant. Le salut ne viendra sans doute pas de l’extérieur. Il faut trouver une solution. Alors elle écrit. Elle met chacune de ses angoisses par écrit, elle les transpose, les sublime dans des métaphores, dans un personnage ou une fable. Faire de ses faiblesses une force. Mais ça prendra du temps, beaucoup de temps.
You might be poor, your shoes might be broken, but your mind is a palace


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DIS-MOI CE QUE TU AS FAIT, MA MÈRE, MA MÈRE
DE CE QUE JE NE SAIS DÉFAIRE, MA MÈRE, MA MÈRE
DE TOUS CES PETITS NOEUDS TROP GRAVES, MA MÈRE, MA MÈRE
QUI ME PESENT LE COEUR KILOGRAMME, MA MÈRE, MA MÈRE
PROMIS UN JOUR JE SERAI MOINS LAID, MA MÈRE, MA MÈRE
SI SEULEMENT J'AVAIS BU TON LAIT, MA MÈRE, MA MÈRE
PEUT-ËTRE M'AURAIT-IL FAIT DES LACS, MA MÈRE, MA MÈRE
DE LARMES ET DE BAISERS EN VRAC, MA MÈRE, MA MÈRE
DIS-MOI CE QUE TU AS FAIT, MA MÈRE, MA MÈRE
TU M'AS RENDU MOINS BAVARD, MA MÈRE, MA MÈRE
T'AS FAIT DE MES ÉLANS DES IMPASSES, MA MÈRE, MA MÈRE
DEVANT L'AMOUR JE SUIS IGNARE, MA MÈRE, MA MÈRE
CETTE SENSATION D'ETRE TOUT BIZARRE, MA MÈRE, MA MÈRE
FACE A CES GENS AUX BRAS OUVERTS, MA MÈRE, MA MÈRE
QUI ME FOUTENT LE VENTRE EN TACHE, MA MÈRE, MA MÈRE
ET QUI ME SÈMENT UN GRAND BAZAR, MA MÈRE, MA MÈRE
DIS-MOI CE QUE TU AS FAIT, MA MÈRE, MA MÈRE
POUR QUE JE RESTE DUR COMME FER, MA MÈRE, MA MÈRE
AVEC CE CŒUR FIGÉ DE LAQUE, MA MÈRE, MA MÈRE
(...) PROMIS UN JOUR J'Y ARRIVERAI, MA MÈRE, MA MÈRE
A TE REGARDER TOUT SIMPLEMENT, MA MÈRE, MA MÈRE
SANS EN VOULOIR A LA TERRE ENTIERE, MA MÈRE, MA MÈRE
UN JOUR JE T'APPELLERAI MAMAN.
« Ma mère me hait ». Voilà avec quelle certitude absolue Angela avait grandi. Pour la majeure partie des adolescents, cette affirmation est le fruit d’une ressenti exagéré et amplifié. Dans le cas d’Angela, ce n’était qu’un simple constat. Elle était la fille non désirée d’une prostituée, un accident du travail non pris en charge par la sécu. Elle avait grandi seule, ne voyant sa mère que le soir tombant, au départ du travail. Angela avait peur de sa mère. Elle craignait les coups, mais elle craignait les mots plus encore, des mots tranchants comme des couteaux, qui se glissaient sous la peau et sous les ongles, jusqu’à la posséder, jusqu’à l’engloutir. Elle essaya d’abord d’être la petite fille sage et parfaite, celle qui pourrait contenter sa mère, mais rien ne marchait. Si elle souriait trop, « Tu as l’air d’une idiote ! », si elle ne souriait pas, « quelle chieuse ! ». Si elle avait de bonnes notes « Tu as triché ? », si elle en avait de mauvaises « Tu es bonne à rien ! ». Sa mère passait la plupart de son temps dehors, au travail, mais quand elle rentrait, elle n’était jamais de bonne humeur, il y avait toujours quelque chose, un problème, et il fallait passer ses nerfs, et sa fille était là. Elle ne pouvait pas faire un pas dans l’appartement sans qu’une voix s’élève, une voix grondante comme le tonnerre. Peu à peu, cet appartement devint une prison. Elle avait peur le matin au moment du réveil, elle avait peur l’après-midi en rentrant de l’école. Elle traînait le plus longtemps possible à l’extérieur, profitait de chaque seconde hors de cet appartement, et au moment de rentrer, son ventre se nouait, la nausée la prenait. A force de traîner, les mauvaises fréquentations s’amoncelèrent. A l’école, elle passa de victime à bourreau. Il fallait reverser la colère qu’elle recevait, et elle s’aidait de ses poings. Elle grandit dans la haine et la violence. Rendre, rendre chaque parole mauvaise, empoisonner le monde comme le monde l’empoisonnait, frapper, battre, faire saigner, noyer dans le sang tous ces petits bourges privilégiés, ces petits cons qui méritaient bien qu’on leur enfonce cette fameuse cuillère en argent dans le cul, ils le méritaient, puisqu’ils étaient heureux, eux, puisque leurs parents les aimaient. Elle frappait fort, et plus elle était en colère, plus elle était efficace, trop efficace. Elle voulait faire un bleu, elle cassait une côte ; elle voulait voler un sac, elle déboitait une épaule. De petit voyou en colère elle passa au cauchemar du quartier. Autour d’elle, on s’étonnait qu’une enfant puisse faire tant de dégât. 15 ans déjà, et une réputation à faire pâlir les plus costauds. Elle avait sa bande, ses relations, elle était second d’une petite troupe de gars dont pas un seul ne se promenait sans arme, et qui dealaient dans les coins. Elle ne payait pas de mine, elle, la gamine, mais c’était la pire, la plus enragée, la plus dangereuse. 15 ans, et la prison. Un casier long comme le bras qui finit par la rattraper. Prison pour mineur, camp de redressement, puis 18 ans : sa mère l’attendait devant la porte, une enveloppe à la main « Tes papiers. Va-t’en, et ne reviens plus ». Pas même de vêtements, de brosse à dent, rien. Elle avait déjà tout vendu. Elle aurait pu choisir de s’en sortir par les mêmes voies que sa mère, mais elle avait de l’espoir pour l’avenir. Un jour, elle reprendrait ses études. Elle allait s’en sortir. En attendant, il fallait survivre.
J’viens de là où les mecs traînent en bande pour tromper l'ennuie
J’viens de là où en bas ça joue au foot au milieu de la nuit
J’viens de là où on fait attention à la marque de ses textiles
Et même si on les achète au marché on plaisante pas avec le style
J’viens de là où le langage est en permanente évolution:
Verlan, reubeu, argot, gros processus de création
Chez nous, les chercheurs, les linguistes viennent prendre des rendez-vous
On a pas tout le temps le même dictionnaire, mais on a plus de mots que vous
J’viens de là où les jeunes ont tous une maîtrise de vannes,
Un DEA de chambrettes, une répartie jamais en panne
Intelligence de la rue, de la démerde du quotidien
Appelle ça comme tu veux, mais pour nous carotter tiens-toi bien
On jure sur la tête de sa mère à l'âge de neuf ans
On a l'insulte facile mais un vocabulaire innovant
(…) J’viens de là ou dès douze ans la tentation t'fait des appels
Du bizness illicite et des magouilles à la pelle
J’viens de là où il est trop facile de prendre la mauvaise route
Et pour choisir son chemin faut écarter pas mal de doutes
J’viens de là où la violence est une voisine bien familière;
Un mec qui saigne dans la cour d'école c'est une image hebdomadaire
J’viens de là où trop souvent un paquet de sales gamins
Trouvent leur argent de poche en arrachant des sacs à main
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My tongue will tell the anger of my heart, or else my heart concealing it will break