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HENOCH MORGAN MCGRIFFITH

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Hénoch était une conscience pure, mais sombre. Il avait en lui l’absolu. (…) C’était par-dessus tout un opiniâtre. Il se servait de la méditation comme on se sert d’une tenaille ; il ne se croyait le droit de quitter une idée que lorsqu’il était arrivé au bout ; il pensait avec acharnement. Il savait toutes les langues de l’Europe et un peu les autres ; cet homme étudiait sans cesse, ce qui l’aidait à porter sa chasteté ; mais rien de plus dangereux qu’un tel refoulement.(…) Hénoch était de ces hommes qui ont en eux une voix, et qui l’écoutent. Ces hommes-là semblent distraits ; point ; ils sont attentifs.

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(…) Hénoch savait tout et ignorait tout. Il savait tout de la science et ignorait tout de la vie. De là sa rigidité. Il avait les yeux bandés comme la Thémis d’Homère. Il avait la certitude aveugle de la flèche qui ne voit que le but et qui y va. En révolution rien de redoutable comme la ligne droite. Hénoch allait devant lui, fatal. Hénoch croyait que, dans les genèses sociales, le point extrême est le terrain solide ; erreur propre aux esprits qui remplacent la raison par la logique.

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(…) Hénoch avait, dans ces temps et dans ces groupes tragiques, la puissance des inexorables. C’était un impeccable qui se croit infaillible. Personne ne l’avait vu pleurer. Vertu inaccessible et glaciale. Il était l’effrayant homme juste. Pas de milieu pour un prêtre dans la révolution. Un prêtre ne pouvait se donner à la prodigieuse aventure flagrante que pour les motifs les plus bas ou les plus hauts ; il fallait qu’il fût infâme ou qu’il fût sublime. Hénoch était sublime, mais sublime dans l’isolement, dans l’escarpement, dans la lividité inhospitalière ; sublime dans un entourage de précipices. Les hautes montagnes ont cette virginité sinistre.​

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(…) Un tel homme était-il un homme ? Le serviteur du genre humain pouvait-il avoir une affection ? N’était-il pas trop une âme pour être un cœur ? Cet embrassement énorme qui admettait tout et tous, pouvait-il se réserver à quelqu’un ? Hénoch pouvait-il aimer ? Disons-le. Oui.                                           

 - Quatrevingt-treize, Victor Hugo

 I WILL NOT SLEEP. I CANNOT SLEEP. I CANNOT HEAR THOSE SCREAMS AGAIN. 

C’était un garçon beau et grand, mais famélique et maladif. Il avait la peau pâle et luisante de sueur ; ses cernes sombres accentuaient le renfoncement de ses yeux dans leur cavité, et lui donnaient un air mauvais. Pourtant, il avait tout pour plaire : un visage régulier et esthétique, une tignasse brune et frisée qui lui donnait des airs de savant fou, des yeux noirs comme un puit sans fond. Ses lèvres étaient parfaitement dessinées, mais elles n’appelaient aucun baiser.

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Il se tenait le dos droit, chacun de ses gestes étaient maîtrisé et calculé. Sa façon de s’habiller et son vocabulaire ne laissaient pas de place pour le doute : il venait d’une de ses familles riches et conservatrices, il avait reçu une éducation stricte et aristocratique. Mais il n’avait jamais compris la majeure partie de leurs principes : le charme, l’élégance, la discussion, la sociabilité. Lui ne comprenait pas les nécessités sociales de l’apparat et des courbettes. Il parlait peu, il parlait froid. Il disait en trois mots clairs et tranchants ce que les autres noyaient dans des périphrases vaseuses. Le reste du temps, son regard seul suffisait à exprimer tout son ennui, son mépris, son indifférence.

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Ce n’était pas un être de chaire et de sang, mais un être de pensée et d’esprit. Le monde physique lui était indifférent et il vivait son corps comme une prison. Le monde entier le pesait et le dérangeait, les odeurs, les bruits, les sensations. Il voudrait n’être que pensée ; il voudrait ne pas avoir à se nourrir, à dormir, il voudrait ne pas avoir à parler, discuter, endurer la société d’un marasme d’individus insignifiants dont la conversation le stimulait autant que les tours éternels d’un poisson rouge dans son bocal.  Il avait l’esprit le plus puissant du monde : il ne connaissait pas le silence, le repos, la solitude. Il ne connaissait que le chaos, le brouhaha, les cris, les pleurs, les prières de l’humanité toute entière, les tréfonds de l’âme et les labyrinthes de la pensée, multipliés à l’infini, par le nombre, les âges, les mondes, les morts et les vivants, la distance, le temps. Rien n’échappait à sa perception absolue du monde psychique, tant et si bien que le monde physique lui-même ployait sous sa volonté. Son esprit était un monde, son esprit était son monde, son seul monde, et il y vivait enfermé. Car il n’y avait pas seulement les voix, il n’y avait pas seulement les esprits. Il pensait en termes de schémas, de chiffres, de statistiques, de concepts. Le monde entier se résumait pour lui en structures rationnelles, étudiables, mesurables. Le monde entier entrait dans des formes géométriques fermées et rigides : il était désespérément et irrémédiablement étranger à toute forme d’humanité, à tout souffle vital, à tout mouvement de vie. Il était mort à l’intérieur, et il le savait. Plus il pensait, plus il se sentait mourir, alors il se raccrochait aux misérables brides d’humanité qu’il lui restait : lkgoigoit

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la douleur, la lancinante douleur sourde de son crâne, frappant, brûlant, criant ; la fatigue, la fatigue insupportable, l’accumulation d’un incalculable nombre de nuits passées sans dormir, à supplier le ciel pour du silence, pour qu’enfin les voix s’éteignent ; la curiosité enfin, pour le seul chapitre de l’esprit humain qui lui échappait encore : celui de la création, la création humaine, la création artistique, qui ne se situe ni dans le conscient ni dans l’inconscient, dans aucune part de l’homme à laquelle il avait accès, qui se situe, au fond, dans tout ce qu’il cherchait à atteindre : l’âme.

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Mais ce ne fut finalement pas par l’art qu’il atteignit la substance de l’humanité. D’abord il crut à de l’intérêt curieux, puis à de l’admiration. Tout ceci était déjà très nouveau pour lui : jamais un autre être vivant ne lui avait paru digne d’intérêt. Puis peu à peu il sentit s’immiscer dans ses veines un sentiment nouveau, qu’il avait ignoré, enfoui, noyé, banni des années durant au fin fond de sa conscience car ce n’était rien de plus l’incarnation des instincts les plus bas de l’animal humain qu’il ne voulait pas être : le désir. Le désir brûlant, déchirant, le désir de sentir une autre chaire que la sienne, de caresser, mordre, dévorer, le désir jusqu’à la douleur, la frustration de ne pouvoir se fondre tout entier dans le corps de l’autre, la frustration jusqu’à l’agonie, jusqu’à crier, jusqu’à vouloir s’en arracher la peau avec les dents, si je pouvais être toi. Si nos corps pouvaient se confondre, si mon cœur pouvait ne plus battre que dans ta poitrine. Il crut longtemps à du désir. Et puis un jour il se souvint de l’avoir lu : Ma grande raison de vivre, c'est lui. Si tout le reste périssait et que lui demeurât, je continuerais d'exister ; mais si tout le reste demeurait et que lui fût anéanti, l'univers me deviendrait complètement étranger, je n'aurais plus l'air d'en faire partie. C’était ça, tout simplement. Il est toujours, toujours dans mon esprit ; non comme un plaisir, pas plus que je ne suis toujours un plaisir pour moi-même, mais comme mon propre être. De l’amour. Lui qui n’avait jamais rien ressenti, ni joie ni peine, lui à qui l’on avait prédit sans le moindre doute qu’il ne pourrait jamais éprouver aucune émotion forte, il se retrouvait perdu dans cette ébullition d’émotions violentes et frénétiques, l’amour, le désir, la jalousie, la haine, la rage, il l’aimait à en crever. Et tout à coup il comprit mille et une vérités sur lui-même, qu’il aurait peut-être préféré ne jamais réaliser. Il comprit que toute son arrogance n’était qu’un mensonge qu’il s’était raconté à lui-même. Tout à coup il réalisa ce terrible sentiment d’infériorité qui le rongeait. Comment faut-il aimer quelqu’un qui se déteste ? C’était criant de vérité. La vie à deux était devenue un calvaire. Sa jalousie maladive ne faisait que révéler à quel point il ne comprenait pas qu’on puisse l’aimer. L’amour avait révélé chez lui tout ce qu’il y avait d’irrationnel. Dans son esprit parfaitement organisé était survenu trop d’émotions violentes et désordonnées. La passion le dévorait.

IT'S  LONELY TO BE MORE POWERFUL THAN ANYONE  YOU  KNOW  AND  HAVE  TO  LIVE  LIKE A SHADOW. kj

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Sa vie était bien moins nette qu’il l’aurait voulu. Neveu d’un comte anglais, surdoué, diplômé d’oxford, doctorant, éducation parfaite, pas un pas de travers, s’eut été trop beau. Les premières années de sa vie furent chaotiques. Sa mère biologique était femme publique, et il lui avait servi de public bien trop souvent. Un frère siamois, une opération tardive et un décès terminèrent de le dégoûter de tout contacte humain et physique. Il venait de ses mondes souterrains dont on finit par croire qu’ils n’existent que dans les films d’horreurs, avec leurs familles malsaines, des monstres de foires grotesques, la pauvreté la misère et la faim. Lui-même n’en gardait qu’un souvenir flou et caricaturé, comme s’il avait plaqué une esthétique à la Tim Burton sur ses propres souvenirs pour tenter de leur donner une forme concrète. L’adoption avait marqué un tournant complet dans sa vie, comme si le soleil lui-même s’était mis à briller différemment. Il lui semblait avoir changé d’univers. Mais il était de ses gens que la guigne poursuit où qu’ils aillent. L’opération devait le séparer de son frère, mais après ça il ne fut plus jamais seul dans sa tête. Ce fut d’abord un brouhaha constant comme des acouphènes à vous rendre fou. Puis peu à peu il répondait à des phrases qu’il croyait avoir entendu et que nul n’avait prononcé. Les phrases devinrent des monologues. Il entendit d’abord ceux de la pièce, puis ceux de l’aile ouest, puis ceux de toute la demeure, puis ceux de la région… De pis en pis, il entendait de plus en plus loin, de plus en plus distinctement, jusqu’à n’en plus pouvoir. Pour les faire taire il tenta mille solutions, jusqu’à s’en cogner le crâne contre un mur, sans succès. L’« électroconvulsivothérapie » ne l’aida pas non plus. Pour ne plus se faire griller le cerveau, il comprit qu’il valait mieux mentir, et garder à jamais secret le monde tout entier qui résidait dans sa tête et qui ne cessait de s’étendre. Oh, il aurait pu leur prouver la vérité, il aurait pu entrer dans leur tête et leur faire comprendre, mais à quoi bon ? De patient à cobaye, quelle était la meilleure solution ? Il choisit le silence. Il ne parla plus que de migraines, maux de têtes terribles, qu’il se mis à soigner à coup d’anti-dépresseurs, de triptans, de bêta-bloquants et, à l’occasion, de cannabis.

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THIS WAS THE BOY I LOVED. A LITTLE BIT MESY. A LITTLE BIT RUINED. A BEAUTIFUL DISASTER. JUST LIKE ME.

@ 2019 Mamzelle Phineas (cyrinai-rpg sur OMD)                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                      ANCÊTRES - CREDITS

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